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"Mourir, c'est aimer à l'envers."

 

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Je vais mourir "à ma terre". Quel bonheur au fond, je vais suivre le lever du jour et le soleil va m'emporter et je vais danser avec lui jusqu'à la nuit.

 

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Les falaises, ces filles solitaires où je vis, où je marche, où je pêche, où je pense, sous mes pas immobiles, grandissent avec moi, elles sont mes jambes, je suis leurs yeux et ma mère est presque heureuse.
Revenir au puits, celui du silence, non pas quand le bruit cesse, mais quand il nous raconte et que notre pensée tait, loin des désirs et plaisirs éphémères massacrants. L'amour sans souffrance, ni attachement ni colère, la beauté ni dans les choses ni même au-dessus des falaises, la beauté, un souffle, l'eau.
Le silence, le mien, celui de tous, quand je marche.

 

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Nous ne nous embrassons pas, nous sommes depuis si longtemps éloignés l'un de l'autre, nous scellons notre promesse en regardant se coucher le soleil sur les falaises, qui alors deviennent ocre. Ma main est sur la sienne, quand nous nous relevons, l'herbe tendre garde nos empreintes.

 

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Pour cela, lui et moi nous jurons de garder notre secret. Aucune personne de notre entourage ne doit le connaître sous peine qu'il s'efface et se noie plus profondément que les enfants du puits. Si l'un de nous le dévoile, notre entourage pourrait nous empêcher de vivre cette belle aventure.
Vivre la vie sans plus jamais la craindre. La nécessité d'être seul, pour rester acteur, héros, tournés en nous, une solitude habitée de l'un et de l'autre. Nous nous libérons de nos haines, de nos doutes, de nos questionnements.
Nous nous quittons confiants.
Désormais nous serons au corps à corps, terre à terre.
Germain vient de me proposer l'affection plutôt que l'amour.

 

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Mes nuits sont peuplées d'aventures et de rêves beaucoup plus doux qu'autrefois. Quelqu'un m'aime, j'ai un futur, des perspectives, je vais pouvoir entrer dans l'infini du monde sans crainte du vide.

 

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Je me mets à craindre "la soupe aux hommes", l'idée de perdre ma liberté commencer à me hanter. Lara me fait réfléchir sur l'importance de devenir qui je suis, de trouver qui je suis, avant de pouvoir partager mon existence avec quelqu'un.

 

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J'ai dispersé mes doutes, pour rester, survivre à tous, le plus longtemps possible avec mon grand amour.
Est-ce la guerre qui m'a permis de devenir centenaire?
Je ne veux pas céder à la mort et lui chercher gribouille.
Je vis longtemps pour elle, non pas contre elle. J'ai un secret, ma grande histoire à moi, si dérisoire à l'échelle humaine. Elle se résume à un prénom, ce prénom me tient aux falaises et à ma terre, le vide n'est rien à côté du plein de ce que je vis en aimant à ma manière Germain.

 

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La douleur dans la chambre d'à côté monte d'un ton. Au moindre répit, je pense qu'elle va s'arrêter, s'éloigner. Devant son intensité, ma gorge se noue. Impossible de penser à autre chose. "Tu enfanteras dans la douleur", la passion du Christ à revivre pour expier le péché d'Eve, "la première femme". Souffrir "avec joie". La question "d'où vient l'enfant?" se transforme en "d'où je viens, moi?", Jeanne, orpheline de père. Ma mère a-t-elle eu aussi mal que Juliette à ma venue au monde? Est-ce peut-être pour cela que parfois elle est impatiente avec moi? Jamais personne ne m'a informée qu'accoucher fait mal, jamais je ne l'ai lu. Ce secret, les femmes qui ont déjà enfantée le gardent ardemment, elles ont combattu cette douleur, sont revenues de ce combat vivante ou morte. Dans les deux cas, motus et bouche cousue. Comme les hommes revenus des tranchées, elles ont "tenu le coup" et accèdent à une certaine marque de respect ensuite.

 

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Je prends mon carnet de pensées qui ne me quitte jamais, sors mon couteau de poche, taille la mine de mon crayon et me mets à écrire pour garder mon sang-froid. Je ne connais pas meilleure solution pour passer le temps et reprendre mon calme. Mes lettres, en prolongement de mon corps affolé, tempèrent mes émotions. Mouvement de va-et-vient entre moi et ce qui se passe alentour.

 

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Dès lors, je n'ai qu'une crainte, c'est être vendue comme domestique de ferme pour le salaire d'un pain par jour, livrée aux diables, mise enceinte et subir le déshonneur. La maltraitance. Devenir une chose plus qu'une âme. On maintient l'enfant qui est en nous pour dominer son destin. Décidément, les affreux ne sont pas dans les puits des six cheminées, mais au-dehors.

 

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Au fur et à mesure de l'obtention du certificat d'études des uns et des autres, le groupe diminue jusqu'à ne plus exister. Nous perdons notre statut d'enfant pour partir en apprentissage, avec deux seuls jours de repos par an en plus des dimanches. Nous quittons l'enfance sans acquérir ce qui vient après: la liberté de choisir pour nous-mêmes. La terre avec sa meilleure volonté nous retient à ses barrières: quelques planches rabotées minutieusement les soirées d'hiver à l'aide d'outils ancestraux, soigneusement cloutées et arrimées par un trou à de grosses poutres de granit du pays.

 

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Il me vient à l'esprit qu'en mourant mon père nous a emportés avec lui, dans le chagrin de son épouse chérie. Elle n'est jamais revenue à la vie, et le mot "bonheur" est devenu un mot inacceptable à prononcer et à vivre, pour elle et pour nous. J'ai retenu les souffles. Parfois j'ai été en colère. J'ai enfoui, caché ma peur dans mes rires, avec bonne humeur mais finalement une solitude intérieure.

 

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C'est cela qu'est ma vie, ma liberté, à la manière de la chèvre de Monsieur Seguin, préférant la mort à la chaîne la retenant. Mes pas périlleux, pour des crustacés, quelques patelles entourées de varech, pour un peu d'eau iodée sur mes doigts.
La Hague, cette presqu'île à part, édifie mon destin. Paysanne, je lui ai obéi. Obéi autant qu'à ma mère qui a voulu que je reste son enfant, en contrepartie de la perte de l'homme de sa vie, mon père chéri.
Par amour de ma terre et de ma mère, à mon tour j'ai laissé l'homme que j'aimais m'abandonner.

 

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Je ne me suis pas rendu compte quand la vie éternelle m'est tombée dessus. L'éternité, je la toucherai plus tard du bout des yeux, en haut des falaises d'Ecalgrain, quand je me planterai à la frontière du vide, vent de face, dans les épreuves et les joies de ma vie. Le sel, l'eau, le vide, la terre au premier jour, tout était déjà en place pour moi.

 

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Je m'appelle Jeanne, ou Terre d'amour, c'est selon qui me nomme. A trop aimer ma presqu'île, je suis devenue une terreuse, une fille des terres du Nord, des ravalements des eaux où se reflètent en riant les étoiles.

 

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Pour accompagner ce raffut, je me mets à pleurer, j'en veux, j'en réclame encore de cette tourbe violente, brutale, sauvage, fertile. Elle se fourre en moi.
Plus tard, régulièrement, j'en introduirai de nouveau dans mes narines et mes oreilles. Je veux qu'elle m'envahisse, que mon sang devienne poreux et friable, serré, solide, bien noir. Cette terre de la Hague, je l'aime déjà.

 

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Adulte majeure tu ne deviendras pas. Tu resteras mineure, Jeanne, orpheline de père "mort pour la France" que la Grande Guerre a porté bas. Grande on ne sait toujours pas de quoi.
J'appartiens à ma mère.
Reste à ta place pour les anciens qui te gouvernent, c'est ne pas te montrer, ni aux voisins, ni aux étrangers, ne pas se mettre en avant, rester poussière et redevenir poussière.
Ne pas tenir le monde dans le creux de sa main, le frôler seulement.
Reste à ta place, soumets-toi. Pratique encore, puisque je n'ai jamais reçu de salaire, je vis de façon monacale, sans bruit, je suis la femme qui dit oui. Tout autour de moi les éléments se déchaînent.

 

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Aux champs tu es née, aux champs tu resteras. Je préfère aux falaises tu es née, aux falaises tu resteras. Il y a plus de hauteur et de résistance à être adoptée par elles.