U4, Stéphane

 Dans la rue Saint-Michel, je croise deux nouveaux cadavres. Difficile de les ignorer, ceux-là, ils sont au beau milieu de la chaussée. Ils se tiennent par la main, deux amoureux tragiques dont la mort n’a pu séparer l’étreinte, fauchés là par les fièvres au pied de leur immeuble, peut-être, ou bien se sont-ils retrouvés à cet endroit pour en finir ? Avaient-ils vingt ou soixante ans ? Seuls leurs vêtements me font pencher pour la première hypothèse. Pour le reste, c’est impossible à dire : ils n’ont plus de visages, couverts de sang séché, leurs mains sont déjà travaillées par la putréfaction. Roméo + Juliette ?
Ne compatis pas, ne brode pas.
« Que sais-tu, Stéphane ? Que comprends-tu ? Analyse… »
Le sang. Les croûtes de sang. Les fièvres.
Des faits. Quels faits ?

 

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Jennifer et Anna, derrière lui, font mine de regarder ailleurs. Elles ont toujours considéré l'existence de filles comme moi avec un désintérêt ennuyé, mais ont apparemment perdu pas mal de leur superbe. Je les toise:
_ ça va, les poufs? On survit à la pénurie de shampoing?
Elles tournent les talons, ulcérées, et s'arrêtent vingts mètres plus loin pour attendre leur protecteur. Marco sourit:
_ Tu ne devrais pas, Stéphane. On se serre les coudes, maintenant.
_ Bien sûr, dis-je. Un bon virus, et c'est le règne de l'amour universel après l'Apocalypse...
Il passe son bras autour de mes épaules et me secoue.
_ Tu n'as pas changé. Toujours la rage, hein?

 

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Et combien d 'entre nous se cachent encore, terrés dans ces immeubles, ces tours, toutes les petites communautés comme celle dont j'ai entraperçu l'existence, les solitaires, les hors-la-loi, les résistants silencieux, les ombres ? Combien refusent de se soumettre à l'ordre que veulent imposer les Autorités provisoires de la République française, à coups de grenades au phosphore, de rafale brève et de loi antiterroriste ?

 

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Le soleil danse sur nos visages. Alex, assis jambes croisées, mains dans les poches, demande, songeur :
  _ Tu crois qu'on est des animaux menacés d'extinction ?
Je regarde la pancarte, accrochée à l'enclos, qui spécifie que Hindi est accueilli au parc de la Tête d'Or dans le cadre de la convention de Washington pour la sauvegarde les espèces protégées.
_ Faudrait envisager un programme de sauvegarde de l''espèce...
Les yeux clairs d'Alex, vert d'eau, ont disparu dans les rides de son sourire. Cet humour désespéré, c'est tout ce dont j'ai besoin.

 

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Yannis grimace de plus en plus, pendant les marches. Lors des pauses, je le regarde, alors que nous reprenons notre souffle, dans un de ces petits bois qui nous abritent provisoirement. Il a les yeux fixés sur la forêt et, pendant longtemps, immobile, il contemple – comme pour s’emplir de la beauté abstraite, presque irréelle, des paysages d’hiver.Je le vois suivre des yeux un vol de corbeaux, et se taire. J’aimerais qu’il m’apprenne à voir ce qu’il devine derrière les choses.

 

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Je n'ai plus froid, déjà. Je n'ai pas peur d'être nue devant toi. J'en ai envie, je suis belle, je le vois dans tes yeux.
Nous allons faire l'amour, sans attendre, sans plus nous battre. Ensuite, demain, nous irons ensemble, ailleurs ; où le vent nous portera. Mais demain n'existe pas encore. Pour l'instant, je ne vois que la nuit et la flamme dans tes yeux.