La gueule du loup

Si la peur ne les rongeait pas, elles seraient renversées par la beauté des lieux, elles verraient les lianes enchâssées qui tombent en franges disparates le long des troncs ruisselants. Elles trouveraient ça magique ou fabuleux, un truc dont il faudrait se souvenir, une merveille à raconter plus tard... Mais pour l'instant, les arbres sorcières, comme on les nomme ici, accentuent leur frayeur par leur formes étranges. Pas à pas, elles s'enfoncent. Le fracas de la rivière, qui jusqu'à présent se confondait avec celui de la pluie, les surprend par sa puissance.

 

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Un sanglot, un coup - dans un mur ? Dans la chair ? La nuit déforme leurs impressions.
Ce dont elles sont sûres maintenant, c'est que ça se passe dans la chambre d'à côté. La chambre des voisins qu'elles n'ont encore jamais croisés.
Une voix basse parle doucement - elles n'entendent pas les mots - puis les sanglots, à nouveau. C'est une femme qui pleure. La voix encore, accompagnée d'un rire incongru et inquiétant. 

 

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Elle n’a peur de rien, Mathilde, jamais. Elle ne se démonte pas. Elle plonge, elle court, se jette. Dans les vagues, dans la vie, dans les bras des mecs, dans leur lit, dans l’alcool, les plans foireux, l’aventure. Plus c’est casse-gueule et plus elle y va. Lou, ça la rend dingue.

 

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Le ciel est boursouflé de nuages noirs. Torrentielle, la pluie cingle les arbres, les lianes et le visage hagard des deux jeunes filles. La nuit les enroule, opaque, tandis qu'elles montent par le sentier boueux.

 

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Si Lou chérit cette histoire, c’est parce qu’au fond, elle aurait rêvé d’avoir la même chose que cet homme – mais pour bloquer la bobine… quitte à végéter dans le rien quelques temps. Juste cesser de sentir la course folle du temps lui grignoter la vie. C’est pour ça qu’elle a toujours peur de se planter, de faire les mauvais choix, et de regretter. Du coup, parfois elle ne vit pas. Pas comme Mathilde et ses mille vies en une seule, toujours à galoper au-devant du fil.