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Dévorer ou être dévoré, telle est la dure loi de la forêt. Avec une science impitoyable, les dames de cour traquent leur proie et démultiplient les artifices. Tout lieu est bon pour passer à l'attaque: salles de bal, champs de tir à l'arc, terrains de boules, salons dorés à l'atmosphère glauque. Elles marquent les points avec leurs soieries chatoyantes et leurs étoffes de satin, leurs corsets et leurs boucles, leurs éventails et leurs fanfreluches, leurs mouches et leurs perles. Méfiez-vous! Ces créatures sont animées du désir de gagner. Leurs serres sont acérées et leurs coeurs sans pitié. Et le trophée? Louvoyant avec adresse entre les pièges tendus, il applaudit à leurs efforts, tout en leur refusant la joie de le capturer. C'est incontestable, il est le roi de la forêt.

 

 



J'inspire et me lance. L'oeil clair. D'une voix mélodieuse et basse, douce et forte. Femme dont le chant s'élève dans la nuit, pour son amant avalé par la mer. Femme qui appelle et qui attend. Avec légèreté et plénitude, je chante, d'une voix forte et douce. Je chante et je les berce. Je les amadoue et je les captive. Je me dépasse. Ma voix est riche et claire, mes doigts assurés sur les cordes, mes hanches se balancent doucement, ma tête se penche avec plaisir.

Je les tiens.
Je tiens la salle.
Oeuf doré résonnant comme une caverne.
Je les enchante.



 



 Je l'ai vu. Le roi. Debout près d'une mare à canards, il jetait des miettes de pain aux volatiles et aux chiens. D'abord, je ne l'ai pas reconnu, avec sa grande perruque noir bouclée, mais quand, enfin, son dos et sa façon tout en souplesse de pencher la tête l'ont trahi, une sensation de vertige m'a envahie et je n'ai pas trouvé le courage de l'aborder. Je me suis contentée de l'observer dans l'ombre.