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"J'aime comme tu frottes la cicatrice sur le dos de ta main quand tu es inquiet. J'aime la façon dont tu fais d'une épée une partie vivante de ton corps. J'aime quand tu poses sur moi un regard brûlant, comme si tu me voyais pour la première fois. J'aime en toi la noirceur qui veut tuer le monde entier, et la douceur qui le regrette ensuite. J'aime ta façon de rire, comme si tu t'étonnais simplement de pouvoir le faire. J'aime quand tu m'étouffes sous tes baisers. J'aime ta façon de respirer, de parler, de sourire. J'aime que tu me serres si fort que j'en ai le souffle coupé. J'aime ta façon de faire de la mort une danse. J'aime la confusion que je lis dans tes yeux quand tu t'aperçois que tu es heureux. J'aime chaque muscle et chaque os de ton corps, chaque repli de ton âme. Je t'aime tant que je ne peux pas le dire à voix haute en plein jour. Je t'aime. Je t'aime. Je t'aime."

 

 

 

_ J'ai cru comprendre que ce n'était pas ta seule prise mais assurément la plus belle. Le gladiateur qu'on surnommait le dieu de la Guerre _ beau résultat pour une simple esclave. Combien te payait-il?
_ Non! Je... il n'a jamais...
_ Ah, c'était donc par amour. Comme c'est touchant: le Barbare et sa Juive! Est-ce qu'avec tu te trémoussais et tu riais comme tu refuses de le faire avec moi?
_ César... j'ai mal...
_ Cela t'a fait encore plus mal de le voir aller à la mort, hein? Cela t'a-t-il fait aussi mal que... ça?
_ Je...
_ Je suppose que je n'ai plus à être jaloux de lui maintenant. Mais je voudrais presque qu'il soit encore en vie. Rien que pour pouvoir le regarder dans les yeux et lui dire que j'ai pris sa femme. Que je peux l'avoir deux fois par nuit si je veux. Que je la fais gémir comme la putain qu'elle est, qu'elle porte mon collier et qu'elle accepte mon or...
Je lançai mon gobelet contre le mur, où il rebondit avec un fracas métallique.
_ Arrête!
_ Eh bien, la déesse de la Sagesse craque enfin? Quelle charmante scène! Ne te gêne pas pour pleurer, je t'en prie. J'aime les larmes chez une femme. Tu as été bien gentille ce soir, Athena. Assez pour mériter une récompense. Veux-tu une récompense?
_ Non, César, dis-je en luttant contre les larmes.

 

 

 

_ Oui, c'est bien connu, tous les chemins mènent à Rome!

 

 

 

_ Sache que j'aime jouer. Avec mes chambellans, mes sénateurs, mes gardes. Il est si facile de leur faire peur! Même mon épouse a peur, sous son visage de marbre. Mais pas toi. Toi, et un autre _ sais-tu qui? Ce n'est même pas un être humain. Un simple esclave, un animal, comme toi. Un gladiateur. Celui qu'on appelle "le Barbare". On a beau dire, il ne peut pas être un dieu. Il n'est qu'un barbare. Mais lui non plus n'a pas peur de moi. Et il survit, il survit à tout! Il vient au bord de l'arène et il lève les yeux, il lève les yeux vers moi et me regarde... mais nous verrons bien. Nous nous occuperons de lui à notre retour, lors des premiers jeux de la saison. Et là... Il n'y a qu'un seul maître et dieu à Rome _ et une déesse. De cela, je peux m'accommoder, Athena.

 

 

 

 

« Ma maîtresse et son père partirent le lendemain matin dans un grand tumulte de chariots, d’esclaves et de litières incrustées d’argent. J’étais libre. Libre ! Le soleil de juillet me cuisait la peau, la poussière qui montait des rues me faisait suffoquer, les nuits étouffantes ramenaient les cauchemars familiers, mais j’étais libre. Plus besoin de suivre Lepida avec un éventail et un mouchoir en subissant ses remarques cuisantes. Plus de Pollio aux mains moites dans les couloirs sombres. Plus de travail, puisque l’intendant avait cessé de surveiller sans relâche nos allées et venues pour passer toutes ses journées au cirque à regarder les courses de chars. Les esclaves mâles filaient à la taverne, les servantes partaient rejoindre leurs amants, et personne ne s’en souciait. »

 

 

 


Je relevai la tête.
_ Tu en as assez vu? Eh bien, Marcus? Tu me regardes comme si mes cheveux étaient des serpents.
_ Si seulement! fit-il avec dans la voix une sorte d'étonnement. J'aurais eu davantage de chances avec une Méduse.

 

 

 

Il l’embrassa au creux de l’épaule, suivit des mains les courbes lisses de sa poitrine, l’arc flexible de son dos, et la sensation qui monta à sa gorge lui était si étrangère qu’il mit un moment à l’identifier comme le bonheur… Elle avait la peau douce et chaude, et il aurait voulu ne plus jamais toucher la poignée d’une épée.
_ Comme tu es belle! Vêtue de soie, les mains si douces...
_ Je n'ai plus le droit de rien faire.
_ Sauf t'occuper de l'empereur?
_ ... Non, je t'en prie.
_ Pourquoi ne veux-tu pas que je te touche? Ce n'est pas un dieu.
_ Mais je porte son oeil sur moi... Arius, il ne me rendra jamais ma liberté. Quand il a mis sa marque sur quelqu'un, c'est pour toujours.
Après un silence, il tendit la main vers elle.
_ Arius... ne fais pas ça.
_ Pas quoi?
_ Ne me touche pas.
_ Il n'y a pas de mal à ça. Tu trembles.
_ Non! Je... je... n'essaie pas de m'embrasser, c'est tout. Je t'en prie.
_ J'ai besoin d'être sûr que tu es vraie. Tu ressembles à un rêve, et moi, je suis vieux et laid.
_ Non, jamais. Cela, jamais.
_ Fuyons, Thea. Avec Vix. Quittons Rome...
_ Arius, il n'y a aucun lieu où je puisse m'enfuir sans qu'il me retrouve.
Leurs mains se rencontrèrent timidement sur le banc entre eux. Leurs doigts se nouèrent, tel un lien muet.

 

 


"Il est né après que j'ai été vendue, lui avait dit Thea tandis qu'ils se racontaient les années perdues. Je ne lui ai jamais dit... je ne pensais pas qu'il te connaîtrait un jour."
A présent, il regardait Vix avec des yeux neufs.
"Dis à ton fils de laisser mes chevaux tranquilles", lui avait lancé deux semaines plus tôt un homme qui déchargeait des tonneaux d'une charrette à la porte de la réserve de Flavie.
"Ce n'est pas mon fils, avait répondu Arius, amusé. Un petit démon pareil !"
Il n'avait jamais rêvé d'avoir un fils. Jamais cru vivre assez longtemps pour cela.
Il comprenait maintenant ce que le charretier avait vu : les cheveux fauves de Vix, ses yeux clairs, sa main gauche plus forte. Ses réflexes, sa robustesse, son adresse diabolique.
Mes faiblesses même... Comment ai-je pu ne rien voir ? pensa-t-il.
Et Thea l'avait appelé Vercingétorix.
Le monde vacillait. La femme qu'il aimait était vivante, l'espoir existait et il avait un fils.
Vix fit un pas vers lui.
- Par l'enfer ! Qui es-tu donc ?
- Approche, lui dit Arius d'une voix émue. Viens ici.
Et, les mains sur les épaules de Vix, il se mit à parler.

 

 

 

L’amphithéâtre tout entier se dressa, et je criai avec les autres. Il fut un temps où j’aurais éprouvé de la pitié pour ces espagnols, qui tenaient à la vie tout autant qu’Arius. Mais l’amour m’avait rendue cruelle et je souhaitais seulement leur mort. D’un seul coup, Arius trancha au coude le bras droit de l’un d’eux et, malgré ma terreur, son adresse m’emplit d’une fierté farouche.

 

 

 

Le seul élément discordant dans cette compagnie raffinée était la présence des gladiateurs, avec leurs corps musculeux et leurs cicatrices, leurs vêtements de laine brune au milieu de la soie, leurs accents vulgaires.Des vautours parmi les paons. Et les paons aimaient cela. Demain, ces hommes de pouvoir prendraient des airs dégoûtés à la vue des gladiateurs; mais ce soir, ils étaient d'humeur expansive et leur tapaient sur l'épaule de leurs mains baguées. Demain, ces patriciennes élégantes se draperaient dans leurs tuniques pour éviter de toucher les lutteurs qu'elles rencontreraient dans les rues; ce soir, elles les flatteraient et, pourquoi pas, leur feraient les yeux doux. Après tout, ils ne verraient peut-être pas le prochain soir.
Arius et Bellérophon siégeaient sur le lit d'honneur, là où chacun pouvait les voir. Lorsqu'on les avaiet présentés l'un à l'autre, Bellérophon avait dit :"Ah oui, le Barbare"et tendu une main manucurée, qu'Arius avait regardée fixement jusqu'à ce qu'il la retire. (...) Côte à côte sur leur lit de repas, les deux hommes continuaient de s'ignorer superbement.
Personne n'aurait pu s'empêcher de les comparer. Bellérophon souriant et plaisantant, Arius maussade et mal à l'aise. Bellérophon picorant avec désinvolture dans chaque plat, Arius avalant sans distinction tout ce qu'on mettait devant lui. Bellérophon allongé sur les coussins de soie comme s'il y était né, Arius assis tout droit comme une statue. Le civilisé et le barbare.